200.
Tôt le lendemain, le jeune Coréen cherche sur Internet l’emplacement des grandes citernes à eau potable qui entourent la capitale. Il montre les photos à Cassandre afin qu’elle parvienne à identifier le lieu.
Il lui semble reconnaître l’un des bassins.
— Montsouris. La grande citerne sud de Paris ! annonce Orlando.
À 20 heures, en suivant les directives de l’ex-légionnaire, tous s’équipent avec des sacs à dos bourrés de matériel. Pour éviter les caméras vidéo du métro, ils optent comme moyen de locomotion pour ce qu’ils nomment « le Carrosse ». Sous ce nom ronflant se cache une vieille Peugeot 404 break rouge, rouillée jusqu’aux essieux, qu’Orlando a équipée de pneus neufs, enfin proprement rechapés, et dont Fetnat a réglé le carburateur et le pot d’échappement afin de transformer l’engin en bête de course, au cas où ils seraient poursuivis par des voitures de police.
Charles de Vézelay préfère rester au village, il se sent malade. Ses entrailles le font souffrir, peut-être à cause de la nourriture ingurgitée la veille. Il leur prête son téléphone portable et propose de les informer de tout ce qu’il découvrira à partir d’Internet.
Les Rédemptionais accrochent à la galerie du Carrosse une énorme malle contenant des tenues de scaphandriers qu’a récupérées Kim. Plus une valise avec des masques à gaz presque étanches. Plus un sac de sport avec les arbalètes et des flèches, en cas de mauvaise rencontre. Plus des paniers avec des sandwichs au chien cuit, au cas où ils auraient faim.
Ils fixent par-dessus une bâche avec des tenders et grimpent dans la 404 Peugeot rouge en se bousculant.
— Dis donc, ton « Carrosse » est plutôt rustique, remarque Esméralda.
— Ah ça, c’est sûr que ce n’est pas le nouveau modèle. Cramponnez-vous, ici pas d’airbag ni de clim, et les ceintures de sécurité ont disparu. Pour ce qui est du GPS, il est là, dit Orlando en désignant une boussole de bateau fixée à l’avant avec un chewing-gum.
Une portière refuse de se fermer, ils la fixent avec du ruban adhésif.
Puis vient l’instant fatidique où Orlando met le contact. Aucune réaction du moteur. Il sort, ouvre le capot et resserre les cosses de la batterie. Cette fois, le tableau de bord s’éclaire, mais toujours aucun son en provenance de l’engin.
Alors Fetnat sort une manivelle et tente de lancer le moteur en l’enfonçant dans un orifice prévu à cet effet au centre du pare-chocs avant. Enfin, un vrombissement retentit, suivi d’une pétarade, puis d’une bouffée de fumée noire qui les fait tousser et rend rapidement le pare-brise opaque. Une colonne de fumée sort du pot d’échappement. Les mouches alentour s’enfuient.
Charles de Vézelay, qui voulait saluer leur départ, s’éloigne de peur que tout explose.
— C’est bien la peine de vouloir sauver la planète alors que votre épave pollue autant qu’un embouteillage aux heures de pointe ! lance-t-il.
— Oh, ça va, la fin justifie les moyens ! grogne Orlando. Allez, roule ma poule !
Après avoir malmené un long moment le levier de vitesses à la recherche d’un cran intact, l’ancien légionnaire parvient à passer la première dans un grincement d’acier torturé. Il relâche le frein à main et le Carrosse se met enfin en branle.
— Dire qu’on est censés penser au futur et qu’on utilise un engin préhistorique, ricane Kim.
Ils roulent lentement sur les petits sentiers du dépotoir jusqu’à rejoindre l’entrée nord où des camions-bennes, à peine moins pollueurs qu’eux, viennent vomir leurs déchets quotidiens. Lorsqu’ils atteignent l’avenue, Orlando passe la deuxième vitesse sous les encouragements, puis les applaudissements des passagers.
Il est 21 heures et ils se lancent dans le flot du trafic parisien.
Par le trou du plancher, côté passager, Cassandre voit défiler l’asphalte sous ses pieds. De la poussière pénètre dans l’habitacle mais Fetnat explique que les taxis de brousse, des 404, ont tous des ouvertures de ce genre, qui permettent de cracher sans salir la voiture. Puis, joignant le geste à la parole, il vise, et un gros mollard va s’écraser sur la route.
En chemin, la fumée du Carrosse déclenche les mêmes sursauts réprobateurs que leur odeur lorsqu’ils circulaient à pied.
Asticoté par plusieurs coups de klaxon rageurs, Orlando finit par prendre l’initiative d’allumer « le » phare car un seul fonctionne. Heureusement, c’est le gauche. À un feu rouge, près du métro Barbès-Rochechouart, un rat s’échappe de la mousse de la banquette arrière et profite du trou dans le plancher pour déguerpir, accompagné de toute sa famille. Plusieurs cafards, trouvant l’initiative judicieuse, l’imitent.
Quand le feu passe au vert, la voiture cale d’un coup. Déjà un petit attroupement se forme, probablement des collectionneurs de voitures anciennes. Ils commencent à donner des conseils à Orlando dont le démarreur ne cesse de tourner à vide. Le signal lumineux du tableau de bord annonce que la batterie est à plat.
— Zut, j’ai laissé la manivelle au village, dit le Sénégalais en se frappant le front.
Alors Esméralda, Cassandre, Kim, et Fetnat sortent et se mettent à pousser la voiture pour la faire démarrer en seconde. Autour d’eux l’attroupement grandit, surtout quand un jet de fumée s’échappe à l’arrière. Le Carrosse s’ébranle enfin, sous les applaudissements des badauds. Mais Orlando ne peut s’arrêter pour récupérer son monde, de peur de caler et de ne pouvoir redémarrer. Les Rédemptionais courent à côté de la portière ouverte puis s’élancent l’un après l’autre dans l’engin pétaradant et fumant. Par courtoisie, ils ont laissé Esméralda s’installer la première.
— Je m’en fous des feux rouges, déclare Orlando. Je n’ai pas le choix, je vais rouler plus doucement mais je ne pourrai plus m’arrêter.
Ils grillent plusieurs feux au milieu des cris et des coups de klaxon de ceux qui ont eu le tort d’oser démarrer au feu vert.
— Après tout, le feu rouge n’est qu’une convention, remarque insidieusement Orlando.
— Disons que c’est une proposition, surenchérit Fetnat.
— Ce sont ceux qui ont trop confiance dans le système qui ont des accidents, dit Esméralda. Ils oublient que, parfois, les conducteurs sont alcooliques, ou drogués, ou occupés avec leur téléphone portable, ou en train de s’engueuler avec leur femme.
— Ou tout simplement très myopes.
— Voire suicidaires.
— Ils auraient la montre magique de Cassandre, ils sauraient jusqu’à quel point ils peuvent avoir confiance ou non dans un feu vert, reconnaît Kim.
Cassandre est précisément en train de regarder sa montre à probabilité qui indique parfois des pics à 38 % ou 41 %. Cela ne franchit pas la ligne des 50 % même quand un bus leur fait face en klaxonnant et leur arrache le rétroviseur droit.
— Quand même, sans vouloir critiquer, dit Esméralda, tu roules un peu « serré », Baron.
— Hé, je voudrais t’y voir, si tu es si douée. Je te signale que le dernier truc que j’ai piloté, c’est un tank ! C’est normal qu’il me reste quelques lacunes sur la conduite d’un engin léger. Voilà, on va dire que je suis troublé par le manque d’épaisseur de la carrosserie qui ne correspond pas à mes repères habituels. Et puis j’ai une bonne excuse.
— Ah ouais, et laquelle, s’il te plaît, Baron ?
— En fait je n’ai jamais réussi à avoir mon permis de conduire. Simple manque de chance. Je l’ai raté six fois. Et, vu que je suis honnête, j’ai toujours refusé de soudoyer le moniteur avec un billet de 100 euros.
— C’est tout à ton honneur, reconnaît Fetnat.
— Et ça ne t’a pas gêné pour conduire des tanks dans l’armée ? s’étonne quand même Kim.
— Non, parce que les tanks, ils n’ont pas de marche arrière, pas besoin de créneau, de priorité à droite ou de clignotant. T’avances et tu broies tout sur ton passage. Quand c’est trop gros, t’as un copain dans la tourelle qui balance un obus et ça dégage le décor.
— Subtil. Je comprends mieux ta façon de conduire, maintenant que tu m’expliques.
— C’est ce qui manque à cette voiture, remarque Fetnat rêveur, une tourelle avec un canon et des obus. Il faudra qu’on construise ça quand on reviendra au village : une Peugeot 404 Break vraiment complète.
Orlando allume son cigare, ce qui contribue à opacifier un peu plus l’espace intérieur du Carrosse.
— De toute façon, quelqu’un d’autre ici a le permis ?
Personne ne répond. Alors Orlando, d’un geste désinvolte, fait semblant de régler ses rétroviseurs. Celui de la portière lui reste dans les mains. Il le balance sur le trottoir d’un geste dégoûté.
— Fermez vos gueules et faites-moi confiance !
Un vélo les double puis leur fait une queue-de-poisson en faisant tinter sa sonnette.
— Dis donc, tu ne pourrais pas aller plus vite quand même ?
— Je suis en seconde et on est à 40 à l’heure, mais si j’accélère et qu’il y a un feu ou si un piéton traverse, on cale et vous devrez encore pousser.
— Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation, ne peut s’empêcher d’émettre Kim.
— Ou le contraire, répond du tac au tac Orlando, par principe.
Entourés d’un nuage de fumée noirâtre ils traversent Paris du nord au sud. Aux Invalides, ils écrasent un pigeon qui colle à la carrosserie avant de se détacher dans un bruit de succion. Arrivé à Denfert-Rochereau un pneu éclate, mais cela ne les empêche pas de poursuivre sur encore quelques centaines de mètres jusqu’à la rue du Père-Corentin où, après plusieurs bruits étranges, le moteur finit par prendre feu. Le véhicule cale d’un coup en plein milieu de la rue, entraînant un embouteillage et des coups de klaxon rageurs.
— Bon, je crois qu’on n’a qu’à garer le Carrosse ici, propose Orlando pour ne pas perdre la face. Ça m’étonnerait qu’on nous le vole dans ce quartier.
— Il vaut mieux nous éloigner au cas où le feu atteindrait le réservoir, signale Fetnat.
Ils défont la bâche, ouvrent les sacs, récupèrent quelques affaires qui leur semblent indispensables et déguerpissent. Orlando porte une poignée de masques à gaz enfilés sur son bras. C’est Esméralda qui lui explique :
— Au cas où on échouerait contre la peste, un masque à gaz ça protège un peu des virus, non ?
— Pas vraiment, reconnaît Kim. Mais on n’a rien d’autre.
Alors qu’ils sont à cent mètres de distance, ils entendent une détonation suivie d’un nuage noir.
— Bon, cette fois le Carrosse ne redémarrera plus, dit Fetnat.
— J’espère que, pour empêcher un attentat, nous n’en avons pas déclenché un autre, remarque Esméralda, philosophe.
— En tout cas, on vient d’inventer un nouveau concept : la voiture jetable. On la construit pour faire le trajet puis, une fois qu’on est arrivés, elle s’autodétruit.
La procession des clochards aux longs manteaux et aux sacs à dos gonflés d’objets hétéroclites avance vers la place Montsouris. De loin, on pourrait les prendre pour un groupe d’alpinistes égarés loin de leur Savoie natale. En remontant la rue de la Tombe-Issoire, ils se retrouvent devant le réservoir Montsouris, la plus grande réserve d’eau potable de Paris. Le lieu s’apparente à une petite colline plate entourée de caméras et de systèmes de sécurité, preuve, s’il en était besoin, qu’il est classé hautement stratégique. Des tourelles et des barrières électrifiées le défendent comme un fort.
— Dis donc, c’est mieux protégé qu’une prison, si tu vois ce que je veux dire.
— Il faut faire vite, insiste Esméralda en indiquant qu’il est déjà 22 h 27 et qu’ils n’ont plus que vingt minutes avant la catastrophe.
— Surtout que les autres sont déjà là, remarque Kim en désignant la même Mercedes noire à plaque verte et orange du corps diplomatique qu’ils avaient vue à la Bibliothèque nationale.